Le lac insolent

Récit d’un lac légendaire, interdit aux hommes. Et gare à ceux qui tenteraient de braver ses flots !

De mémoire d’homme, je n’ai jamais vu personne, même le plus téméraire des fous, plonger dans ce lac. Il est là, silencieux, nous défiant de ses eaux troubles. Même au plus fort de la saison sèche, personne n’oserait ébranler sa tranquillité pour quelques gouttes d’eaux, nul n’a encore eu ce toupet.

Ce fameux lac est logée dans les bas fonds de la concession de mon-grand père, le célèbre WABO TAYOUTUE, depuis la nuit des temps. Il borde l’extrémité ouest du village et serait redoutable depuis les premières levées topographiques, peut-être au XIXe siècle lorsque les colons allemands eurent la volonté de pénétrer l’ouest du Cameroun et d’y poser les jalons de la modernité.

Alors à cette époque, un sceau secret fut signé entre nos aïeux, les grands notables et les chefs des contrées environnantes. Les langues déliées laissent entendre que pour tout l’or du monde mon grand-père n’a jamais voulu souffler un seul mot à l’égard du mystère qui entoure ce lac. Mais la légende veut qu’à l’issue de ce traité ses eaux sont devenues une zone à hauts risques et que sa dangerosité a été prouvé depuis le jour qu’un parieur pris de folie voulu défier ce lac. Il serait ressorti de ces eaux comme un poisson, plein d’écailles sur son corps et mourut quelques temps après sans avoir soufflé mot à personne sur ce qu’il avait vu ou observé. Les mêmes langues déclarent que les pouvoirs démoniaques de ce lac l’avaient rendu muet ou aphone.

Cette sinistre aventure vieille de plus d’un centenaire a marqué d’un sceau indélébile la mémoire collective de tout un village et les conclusions des enquêtes de ce naufrage n’ont jamais été révélées au grand public, elles sont considérés comme relevant du secret d’Etat.

Cette réalité m’a laissé un petit peu confus face au fait que nos grand-pères laissaient toujours entendre :

« Nos dieux ne sont pas des démons, ils accomplissent aussi des miracles dans nos vies, comprendras-tu un jour ce culte de génie donc je suis partisan hein ! C’est bien sage de ta part de le considérer au détriment de cette immondice d’immoralité que les blancs au nom de la nouvelle civilisation veulent nous impose. Alors, tu es contre les routes ? Les hôpitaux, les écoles et bien plus ? il ne s’agit pas de ça !« 

Alors de quoi grand-père ? « Ils tuent le B-A/BA d’un vrai Africain de race pure comme moi. Ça c’est votre époque, j’aime les barrages, les radios, les téléphones et voilà un de perdu de plus« , renchérit mon grand-père.

En effet, après cette brève conversation, j’ai commencé à ne plus douter de la rumeur que les villageois colportaient à l’endroit de ce lac. J’eus mon idée, ce devait être le refuge des totems et l’un des villageois vint me conforter dans cette pensée.

Lorsque les travaux d’aménagement et le tracée des routes rurales commencèrent, les notables et les chefs des contrées voisines pour se protéger et de peur de voir leurs totems débusqués et tués décidèrent donc de prendre en otage ce lac.

C’est fort de ces pouvoirs démoniaques que le lac était si effrayant et hérissaient les cheveux à sa traversée. Devant la monstruosité de ses eaux personne n’osait piéger un poisson dans ces eaux. Aussi insensé soit-il, aucun homme n’oserait plus défier ce lac, il se dit que si vous y allez, vous ressortirez homme-poisson.

Telle est la légende que la mémoire collective véhicule à l’endroit de ce lac insolent depuis plus d’un siècle.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *